Si le client est roi, le consommateur est un crétin

C’est la réflexion que je me fais depuis quelques temps. Je me souviens d’un bouquin de Zola où une vendeuse du Bonheur des dames se faisait remonter les bretelles pour n’avoir pas été assez aimable avec le client. Même sous les injures les plus abominables, le vendeur se doit de rester de marbre, un sourire poli plaqué sur le visage. Son humiliation publique n’entre pas en ligne de compte. Ce n’est pas lui qui sort le porte-monnaie.
Tout ça, c’est du blabla, évidemment. Dans la réalité, on traîne le patron aux prud’hommes au moindre faux pas à l’encontre d’un vendeur ou d’un licenciement abusif. L’employé peut mâcher du chewing-gum en encaissant un client, papoter avec ses copains en laissant la file d’attente prendre des proportions impressionnantes. Et si quelqu’un a le malheur de se plaindre, il est sévèrement remis à sa place : mais enfin, monsieur/madame, nous sommes des êtres humains ! J’ai quand même le droit de dire bonjour à ma collègue.
Non, en fait, le charmant slogan « le client est roi » marche surtout sur les affiches publicitaires. Auchan soigne ses clients en leur offrant des mouchoirs en papier, Darty instaure un contrat de confiance, Carrefour rembourse la différence, M. Maurice livre à domicile gratuitement pour tout montant d’achats supérieur à 100euros. Les moyens déployés pour nous être agréables sont infinis.
Le revers de la médaille ? On nous prend pour des crétins. Et ça, perso, j’aime pas du tout.
Un exemple tout bête : je considère la pharmacie, d’une manière générale, comme un service un peu particulier. Rien à voir avec la téléphonie ou la banque. La pharmacie est là pour vendre de quoi soigner un rhume, un cancer, prodiguer des soins, des conseils. Bref, un service qui se doit sérieux. Je râle déjà quand je vois les devantures des pharmacies afficher des pubs stupides sur les nouvelles pilules du Docteur Charlatan qui font perdre trois kilos en une nuit, ou les supers patchs anti-cellulite pour nos chats et nos chiens. Au final, on a presque honte d’aller s’acheter une boîte d’aspirine à 2 euros alors que le rayon parapharmacie, de plus en plus conséquent, ne propose pas de produits en-dessous de 50 euros. C’est un peu comme entrer dans une bijouterie Din Vanh afin de demander un nouveau cordon pour notre pièce-pendentif vieille de trois ans, alors que toutes les clientes discutent avec animation de la couleur de telle ou telle pièce d’argent à 10 mille euros l’une , pour remplacer celle de l’an dernier, passée de mode.
Mais voilà, à l’heure où notre pouvoir d’achat n’en finit pas de faire grise mine, les industries pharmaceutiques ont décidé de prendre le taureau par les cornes. Le nouveau slogan ? « N’attendez pas, tombez malade aujourd’hui » (pour profiter de je ne sais quelle offre spéciale, sociale, assurance santé, je n’ai pas pris la peine de lire les petites lignes). Je ne sais pas vous, mais quand je lis une telle injonction, un double impératif m’ordonnant de renoncer à ma santé pour remplir les poches des entreprises, j’ai plutôt tendance à désinfecter le moindre cm de ma peau, ne pas m’exposer au soleil, manger bio et faire un peu d’exercice pour éviter d’avoir à mettre un orteil dans une pharmacie.
Dans un autre domaine où le client est roi, on s’emmêle aussi un peu les pinceaux. Une grande surface, que nous appellerons Monchampion, a décidé de prendre en pitié nos maigres salaires qui empêchent tout séjour au bord de la mer. La solution proposée ? Plutôt que de se ruiner en train, hôtel et restaurant, Monchampion organise une super promo sur le camping-car. 50% de réduction pour n’importe quel modèle. De quoi faire de sacrées économies : dans un camping-car, tu fais ta cuisine, tu dors, et, surtout, tu voyages ! Une sorte de kit magique 3-en-1. Il faudrait être fou pour ne pas investir dans ce super engin ! Des vacances presque à l’œil.
Petit détail : un camping-car, c’est pas censé avoir besoin de carburant pour rouler ? Oui, le carburant, une sorte de truc en rapport avec le pétrole. Un détail mineur, bien sûr. Sauf quand on se souvient du baril à 176 dollars. Monchampion, champion des réductions ? Ou des solutions bidon ?
Un petit dernier pour la route. Presque plus subtil, je dirais. Qui dit baisse de pouvoir d’achat dit myopie. La sécu a décidé de ne plus rembourser les lunettes (pas celles de Johnny, hein ? Juste les miennes, et les vôtres. Bref, celles des gens ordinaires). Du coup, plutôt que de se ruiner en verres, on préfère vivre dans un monde un peu flou. Grosse erreur Huguette ! Cette économie sur l’optique va se retourner contre nous. Les requins de la consommation ont flairé la bonne affaire. Puisque le client ne voit plus rien, profitons-en pour le rouler. Prenons les yaourts Jokey, à 2euro60 les 8 : on change l’emballage en rajoutant une petite vache par-ci, un peu de bleu par-là. On écrit « nouveau » en lettres capitales, histoire que le client ne passe pas à côté. Enrichi en vitamines a,b,c,d,e, en calcium, en magnésium. Et, cherry on the cake, on ne touche pas au prix ! Tous les prix des yaourts ont augmenté, sauf Jokey et ses fabuleux 8pots pleins de qualités nutritives à un prix défiant toute concurrence.
Heureusement que j’ai gardé la sale manie de vérifier si les industriels avaient rajouté de la gélatine de porc dans leurs produits laitiers. N’étant pas une consommatrice des produits Jokey, je me livre à ma petite analyse. Et quelle n’est pas ma surprise de découvrir que, si le prix du produit n’a pas bougé, la taille du yaourt, elle, a nettement diminué. On n’a plus affaire à des pots de 125g, mais de 90g.
Pour lutter contre l’obésité, sans doute ?
Par anneso unmondepresquerose, Samedi 28 Juin 2008 à 23:08 GMT+2 dans Vivre au XXIème siècle (article, RSS)





